L'incertain

La mise en scène du monde

by Maxence

“Au siècle dernier, les journaux servaient encore à informer (ou désinformer). Cette fonction de couverture de l’information rendait moins visible leur fonction première, qui est la mise en scène du monde. La construction d’une vision de la vie à partir de milliers d’histoires a priori contradictoires, et sans rapport entre elles. En réalité, c’est cela qu’on achète d’abord quand on achète un journal : une cohérence, née d’une interprétation répétée des évènements sur une longue durée (…).

Et La Nuit ? Pour vous dire la vérité, mettre en scène le monde nous va très bien.”

Lu dans La Nuit.

Lapham’s Quarterly — Intoxication

by Maxence

Quand il m’arrivait de boire trop, je pouvais savoir pourquoi j’en étais arrivé là, l’objectif étant de tuer un état de conscience que je n’avais pas le courage de supporter — une peur des hauteurs, qui, parfois pendant le carnaval des années 60, accompagnait mes tentatives de transformation du journaliste bourgeois en romancier d’avant-garde.*

Aujourd’hui, je mets en œuvre ce que dit déjà pratiquer Shaun, le Zimbabwéen le plus intéressant que je n’ai jamais rencontré — et le seul : écrire une heure par jour. Se planter devant la feuille au moins 60 minutes, même s’il n’en sort rien — il en sortira toujours quelque chose. Commençons donc par une review de cette bonne vieille revue, Lapham’s Quarterly, consacrée à l’Intoxication.

Attention, le journaliste bourgeois se transforme en romancier d’avant-garde.

Drôle de vie.

Au nom de l’individualité, je sentais que je devais trouver ma propre marque, quelque chose de différent. Quelque chose moi. Carltons, Kents, Alpines : c’était comme choisir une religion.

J’ai choisi les Lamborghini, rencontrées dans un carrefour de Dubaï, j’ai choisi la Gomi, celle qu’on boit dans les restaurants de Tbilissi, j’ai choisi Renault, parce qu’on peut toujours rentrer à vélo, j’ai choisi les Choco pops, parce que les enfants ne savent pas, j’ai choisi la Maes et la Jupiler ne m’en veut pas, et toutes ces choses qu’on choisi sur la route — et par-dessus tout, choisir l’AH — cette drogue sans qui Bruxelles ne serait plus vraiment belle.

Et choisir le vin, parce que

Le vin entre par la bouche
Et l’amour entre par les yeux
C’est la seule vérité que nous devons connaitre
Avant de vieillir, avant de mourir.
Je conduis le verre vers ma bouche
Je te regarde, and I sigh.

L’amour entre par les yeux et sort par la porte. Le vin est plus sage, lui, il vous fait voler, il fait prendre la porte mais pour déambuler, ici, là, sur la place du Jeu de balle, s’allonger sur le Dam, passer par la rue du Zodiac, se faire offrir des statuettes africaines, s’échouer dans des chambres inconnues, retrouver l’amour, celui qui était sorti par la porte.

Et forcément quand ce bonheur vous tient, il y a toujours quelqu’un pour demander :

« C’est quoi ton problème ? »

Et donc

Je dis, « je plane aussi haut qu’un sapin de Géorgie.»

Situation… Caucase

Comme Dean, qui était tellement stoned qu’il ne savait pas par quoi commencer, les filles ou le mambo.

Happy People.
Revenons-en au fait : je suis un journaliste bourgeois qui se transforme en romancier d’avant-garde. Et Anne Roiphe essaye de me dire quelque chose.

Les artistes buvaient. Tout le monde savait ça. L’alcool inondait leurs veines comme le sel remplissait les poumons des marins en pleine tempête. L’alcool était le lubrifiant des génies. L’ingrédient secret qui fertilisait les mots dans les cerveaux, des mots qui apporteraient gloire et fortune à ceux qui sauraient les attraper puis les libérer sur une page blanche enroulée dans une machine à écrire.

(…)

Je croyais dans l’ivresse des artistes de la même façon que j’avais de croire au penchant des éléphants pour les cacahouètes (…). Les hommes avaient besoin de boire, avaient besoin de déplacer la lourde ombre qui les suivait. Ils avaient besoin de chasser leur peur de l’insignifiance, leur peur d’être dépassés, leur vieille peur du noir et ce qui les attendait là : l’ignominie et la honte d’échouer.

(…)

Je croyais qu’il n’y aurait pas de ciel bleu sans soleil et qu’il n’y aurait pas de livres sans Scotch, pas de poèmes sans rye.

(…)

Je croyais qu’on pouvait mourir pour l’art, pour moi l’art du roman, les mots écrits.

Si vous êtes morts d’avoir trop bu les paroles d’Anne Roiphe, le Lapham’s Quarterly a prévu le remède (puisque vous êtes revenus, disons, un peu à la vie).

Immédiatement, dès le réveil, commencez par vous dire que vous êtes chanceux de vous sentir tellement mal. Cela, connu comme le paradoxe de Georges Gale, démontre que si vous ne vous sentez pas mal après une longue nuit, c’est que vous êtes encore souls et que vous devez revenir à l’état de sobriété avant que la gueule de bois ne se lève.

Après tout, de grandes parties de nos vies sont basées sur la chance, la chance d’être autorisé par la serveuse à reprendre une tournée après la dernière, la chance du dealer qui a encore en stock de quoi s’évader, la chance de retrouver cet amour qui avait pris la porte, la chance du débutant, la chance des vendredis 13, et bien d’autres chances que nous n’aurons pas la chance de citer ici.

Car il est grand temps d’en finir. Et, pour boucler la boucle, finissons avec le premier verre à l’ouverture d’un bar.

J’aime les bars à leur ouverture le soir. Quand l’air à l’intérieur est encore frais et que tout brille et que le barman passe une dernière fois devant le miroir pour voir si sa cravate est droite et si ses cheveux sont bien en place. J’aime les belles bouteilles derrière le bar et les verres qui brillent et l’anticipation. (…) Le premier verre calme du soir dans un bar calme — c’est merveilleux.

——–
*Les passages en italiques sont des traductions maison (de l’anglais) d’extraits de textes présents dans le Lapham’s Quarterly — Intoxication, Winter 2013

Traité sur le carnet

by kaullyne

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On m’a souvent demandé combien de carnets je possédais…

à cette question pourtant simple, il m’a toujours paru difficile de répondre…

A quelle sorte de carnet la personne fait-elle allusion? 

Les carnets de brouillons, répertoire et agenda en font-ils partis? Dois-je compter ceux en cours d’être noircis ou bien uniquement ceux déjà remplis? Ceux encore vierges font-ils partie du dénombrement? 

Dois-je comptabiliser les laisser pour compte, les inachevés? 

Si oui, alors plus d’une vingtaine…

Beaucoup? Trop pour certains ? Que nenni, mes amis !

Le carnet crée la vocation…quand celle-ci ne le précède pas…

Ainsi chaque nouveau carnet qui jalonne ma route, s’accommode d’un nouveau foisonnement d’idées auquel il est propre. Je pourrai, il est vrai tout mélanger dans un seul et même carnet et le renouveler sans cesse. Mais alors, mon esprit, déjà endommagé par un trop plein d’embrouillamini serait définitivement perdu ! Quand à retrouver au moment voulu et opportun, la phrase qui sied à la situation n’en parlons même pas !

De plus, si dans un malheur extrême je m’avisai de perdre ce précieux carnet, je perdrai d’un seul coup mon matériel de travail, mon support à rêves, mes auteurs préférés et leurs mots à même de faire mouche à chaque instant, mes nouveaux apprentissages, mes idées et mes envies. En un mot, démunie que je serai. 

 Quand aux feuilles volantes, elles ont un côté orphelin qui ne m’attire guère, et finissent toujours par coloniser votre sol au point de le recouvrir d’un tapis de crissements et de glissages infinis.

Voilà pourquoi je serai toujours la plus fervente adepte des carnets. 

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by kaullyne

Nous devons nous y habituer : 

Aux plus importantes croisées des chemins de notre vie, il n’y a pas de signalisation. 

 

Ernest Hemingway

De la “démocratie sexuelle”

by Maxence

“La sexualité des hommes hétérosexuels est toujours le modèle dominant. La libération sexuelle, si elle allait à son terme — c’est-à-dire jusqu’à une vraie “démocratie sexuelle” —, serait donc un coup fatal porté au patriarcat. C’est ce qui explique la résistance des partisans d’un ordre social vécu comme immuable à reconnaitre légalement les familles homoparentales : autoriser qu’on puisse faire famille sans que sa sexualité le permette a priori, c’est aussi, symboliquement, admettre la dissociation de la sexualité et de la procréation, et laisser sortir la femme de la position sacrée que lui confère son utérus.”

Lu dans Usbek et Rica, numéro 5

De la "démocratie sexuelle"

by kaullyne

Partout où luit la télévision, veille quelqu’un qui ne lit pas.

John Irving,  Le Monde selon Garp

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

by kaullyne

C’est à première vue un tout autre art que celui de de Mesihi, celui de la hauteur de la lettre, de l’épaisseur du trait qui donne le mouvement, de l’agencement des consonnes, des espaces s’étendant au gré des sons. Accroché à son calame, le poète calligraphie offre un visage aux mots, aux phrases, aux vers ou aux versets. 

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Qui se souvient qu’avant d’être Istanbul, la capitale actuelle de la Turquie se nommait Constantinople ?

Que la majestueuse citée  cosmopolite des sultans accueillait Turcs, Latins, Grecs et Juifs, circulant librement dans cette ville aux saveurs épicées et sucrées savant mélange de l’orient et l’occident.
Qui sait aujourd’hui, que le Bosphore, ce carrefour, croisement des mondes, était déjà l’objet d’un désir d’union ardemment souhaité par le sultan Bajazet II ?

Un pont sur la Corne d’Or… voici comment la fusion entre les deux rives devait se réaliser. Léonard de Vinci puis Michel-Ange ont successivement été invités à réaliser les plans de ce fameux pont…
De ces brèves informations, Mathias Enard nous transporte sur les pas d’un Michel-Ange, partant à la découverte de Constantinople la belle, nous relatant sa vision de l’orient et ses trésors.
Ce peintre et sculpteur avide d’art et d’harmonie, entrant dans un monde où l’architecture est l’incarnation même de la beauté et du savoir faire. Un joli conte, pour rêver, s’envoler, s’émerveiller.

Ton ivresse m’est si douce qu’elle me grise. Tu souffles doucement. Tu es en vie. J’aimerais passer de ton côté du monde, voir dans tes songes. Rêves-tu d’un amour blanc, fragile, là-bas, si loin ? D’une enfance, d’un palais perdu ? Je sais que je n’y ai pas ma place. Qu’aucun de nous n’y aura sa place. Tu es fermé comme un coquillage. Il te serait pourtant facile de t’ouvrir, une fente minuscule où s’engouffrerait la vie. Je devine ton destin. Tu resteras dans la lumière, on te célèbrera, tu seras riche. Ton nom immense, comme une forteresse nous dissimulera de son ombre. On oubliera ce que tu as vu ici. Ces instants disparaitront. Toi-même tu oublieras ma voix, le corps que tu as désiré, tes tremblements, tes hésitations. Je voudrais tant que tu conserves quelque chose. Que tu emportes une partie de moi. Que se transmette mon pays lointain. Non pas un vague souvenir, une image, mais l’énergie d’une étoile, sa vibration dans le noir. Une vérité. Je sais que les hommes sont des enfants qui chassent leur désespoir par la colère, la peur dans l’amour; au vide, ils répondent en construisant des châteaux et des temples. Ils s’accrochent à des récits, ils les poussent devant eux comme des étendards ; chacun fait sienne une histoire pour se rattacher à la foule qui la partage. On les conquiert en leur parlant de batailles, de rois, d’éléphants…

by kaullyne

Que d’autres se flattent des livres qu’ils ont écrits, moi je suis fier de ceux que j’ai lu. 

Jorge Luis Borges

Travels with Charley: In Search of America

by Maxence

“(…) and neighbors came to visit, some neighbors we didn’t even know we had. I saw in their eyes something I was to see over and over in every part of the nation—a burning desire to go, to move, to get under way, anyplace, away from any Here.”

John Steinbeck ouvre son bal de la route américaine. Il n’a pas vraiment fait ce voyage avec Charley — il a probablement menti. Son récit n’est pas totalement une pièce de nonfiction, comme prétendue à l’origine. Inventer sa route, et alors ?

“They spoke quietly of how they wanted to go someday, to move about, free and unanchored, not toward something but away from something. (…) Nearly every American hungers to move.”

John va partir sur la route de ces américains. Qu’est-ce que l’Amérique, aujourd’hui, en 1960 ? Une chic chica, pour aller vite.

“A kind of second childhood falls on so many men. They trade their violence for the promise of a small increase of life span. In effects, the head of the house becomes the youngest child. And I have searched myself for this possibility with a kin of horror. For I have always lived violently, drunk hugely, eaten too much or not at all, slept around the clock or missed two nights of sleeping, worked too hard and too long in glory, or slobbed for a time in utter laziness. I’ve lifted, pulled, chopped, climbed, made love with joy and taken my hangovers as a consequence, not as a punishment. I did not want to surrender fierceness for a small gain in yardage.”

Tout voyage est merveilleux pot pourri. Travels with Charley n’échappe pas à la règle. Le New York Times Book Review, comme s’en glorifie la quatrième de couverture, est d’accord avec moi : ‘Pure delight, a pungent potpourri of places and people’.

Et John ne se limite pas à s’explorer lui-même dans cette Amérique ; par exemple, il lance d’hier des rappels aux dénicheurs de modes d’aujourd’hui — Prenons Instagram, prenons le Vintage.

“I can never get used to the thousands of antique shops along the roads, all bulging with authentic and attested trash from an earlier time.  I believe the population of the thirteen colonies was less than four million souls, and every one of them must have been frantically turning out tables, chairs, china, glass, candle molds, and oddly shaped bits of iron, copper, and brass for future sale to twentieth-century tourists. There are enough antiques sale along the roads of New England alone to furnish the houses of a population of fifty million. If I were a good businessman, and cared a tittle for my unborn great grandchildren, which I do not, I would gather all the junk and the wrecked automobiles, comb the city dumps, and pile these gleanings in mountains and spray the whole thing with that stuff the Navy uses to mothball ships. At the end of a hundred years my descendants would be the antique kings of the world.”

De même, quelle surprise d’entendre parler d’Abercrombie and Fitch, qui, dans mon imagination, n’est autre qu’une marque à la mode qui fait jouir les adolescents.

“Some years ago at Abercrombie and Fitch I bought a cattle caller, an automobile horn manipulated by a lever with which nearly all cow emotions can me imitated…”

Pure delight, a pungent potpourri of places and people, disions-nous. Il ne convient pas ici de tous les citer directement, mais voici un petit résumé : les Américains sont-il sans racine ? analyse en discussions de l’apparition des mobile homes, les médias de masse vont-il tuer les accents et les particularités locales ?
John travels aussi home ; une place qui a changé — et lui n’a pas changé avec elle. Tout voyageur connaît et affronte cette situation… Comment se faire accepter (le faut-il ?) de ceux qui n’acceptent pas vos voyages ?
“When I went away I had died, and so became fixed and unchangeable.”
“”No,” he said. “No more for me. I learned long ago that the most important and valuable of acting techniques is the exit.”
“But I’d like to ask more questions.”
“All the more reason for the exit.” He drained the last drop.
“keep them asking,” he said, “and exit clean and sharp. Thank you and good afternoon.”
(…). So it went on—a profession older than writing and one that will probably survive when the written word has disappeared. And all the sterile wonders of movies and television and radio will fail to wipe it out—a living man in communication with a living audience. But how did he live? Who were his companions? What was his hidden life? He was right. His exit whetted the questions.”

Mais où est Charli ? Charley ? Il est là, parfois. C’est un prétexte à ne pas rester complétement seul, ami fidèle en arrière plan. Souvent inutile.

Si Charley pouvait écrire, aurait-on eu le même sentiment à l’égard de John ?
“Who has not known a journey to be over and dead before the travelers returns? The reverse is also true: many a trip continues long after movement in time and space have ceased.”
Certains voyages n’ont pas de fin.

La tendresse de M. Léon

by Maxence

“— Pourquoi vous rigolez ?
— Au fond vous êtes un tendre M. Léon.
— Ouai enfin… je sais pas moi… Faut pas rire avec la tendresse. Maman dit toujours que l’amour se transforme en tendresse.”

Dialogue extrait du film Franz.

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