Ouragan

by kaullyne

« Moi, Josephine Linc. Steelson, fatiguée d’être vieille, je voudrai finir au vent, éparpillée. J’entends la pluie qui martèle le toit et je sens que ma vieille maison de négresse est sur le point de craquer. Si tout s’effondre d’un coup, je disparaîtrai sous les gravats, et le monde, tout autour, continuera à se convulser, sans se souvenir de moi. Ce serait bien, mais je dure. Pourquoi suis-je aussi solide ? Pourquoi est-ce que le vent ne me casse pas les os ? Il tord les carrosseries des voitures, arrache les balcons mais me laisse intacte. Que mes cheveux volent sur les bayous, que mes os soient engloutis dans les marais et que mes dents se plantent en terre. Je voudrais mais le vent souffle et me laisse en paix. Je suis une vieille négresse increvable. Tout se tord, et moi, je reste. »

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La Nouvelle Orléans. La Louisiane. Oh  oui, à cette évocation, vous voilà déjà parti déguster des crevettes sur les bords du bayou tout en observant les alligators qui fourmillent tandis qu’un descendant de cajun joue un air de jazz à vous faire vibrer jusqu’aux orteils.
Désolée de vous décevoir, la vision qu’a choisi de nous restituer Laurent Gaudé, est loin de ces stéréotypes même si les alligators sont au rendez-vous.
C’est une Nouvelle Orléans au bord de l’Apocalypse que l’on découvre.
« Le Monde va se déchirer comme un sac et je veux voir ça ».
Un ouragan arrive, et tout à coup, l’humain reprend sa place dans le microcosme de la vie. Tandis que la panique s’installe et que la plupart prennent les jambes à leur cou, tentant de sauver ce qui peut l’être, certains restent.
Rose Peckerbye, mère désillusionnée n’ayant nulle part où aller, Josephine Linc. Steelson, l’irréductible, Keanu Burns, l’homme perdu qui espère trouver un sens à sa vie en fonçant droit vers le lieu de l’ouragan, et bien d’autres encore…
Des personnages à la dérive, qui face à la tempête se révèlent. Dans une ville désertée où conventions et lois ont disparu, certains découvrent, dans cette rébellion du monde, une opportunité…Celle d’un renouveau, d’une nouvelle chance.

« Il a peur. Il n’y a plus d’ivresse, plus de vie ouverte à l’infini, il n’y a plus que les bruits de la plate forme qui l’empêchent de dormir la nuit. Il se sent nu, comme un enfant honteux. Aujourd’hui il n’a plus cette force présomptueuse qui lui donnait envie de mordre le monde et de vivre mille vies. Il est fatigué. Six années ont passé qui l’ont usé. Il se sent vieux et il roule, les lèvres serrées, aux aguets, comme si à tout moment, la terre pouvait décider de l’avaler. »