L’ignorance

by Maxence

« Si horrible qu’elle soit, une dictature fasciste disparaîtra avec son dictateur, si bien que les gens peuvent garder espoir. Par contre, le communisme, appuyé par l’immense civilisation russe, pour une Pologne, pour une Hongrie (et ne parlons même pas de l’Estonie !), est un tunnel qui n’a pas de bout. Les dictateurs sont périssables, la Russie est éternelle. C’est dans une absence totale d’espoir que consiste le malheur des pays d’où nous venons. »

Mettre une claque à l’ignorance. Irena ignorait tout, et pourtant, elle sait, maintenant, que les gens — généralisation de sa famille et de ses amis — ne s’intéressent ni à son départ, ni à son séjour ailleurs, ni même à son retour. Pour eux, seul le passé compte. Tu te rappelles, le jour où l’échelle est tombée par la fenêtre ? Quand par la fenêtre ton oiseau s’est envolé ? Non, non, je voudrais te parler de ma vie à Paris, je… bien, oui, bien sûr je me rappelle.

Les gens c’est tout le monde. Irena c’est chaque voyageur, chaque exilé. Ne jamais revenir.
Un habitant de Prague. Armé.

« La vie que nous avons laissée derrière nous a la mauvaise habitude de sortir de l’ombre, de se plaindre de nous, de nous faire des procès. Loin de la Bohême, Josef avait désappris à tenir compte de son passé. Mais le passé était là, l’attendait, l’observait. Mal à l’aise, Josef s’efforça de penser à autre chose. Mais à quoi peut penser un homme venu voir le pays de son passé, sinon à son passé ? »

Une solution s’impose d’elle-même : ne pas avoir de passé ou bien, dans inéluctabilité du passé, faire du passé, table rase…

Josef ne le peut pas. Il feint de le faire sans même s’apercevoir qu’il accepte de vivre avec sa défunte femme (le passé-présent) tout en se trouvant, au détour d’un hôtel, une nouvelle âme sœur. Et si c’était ça, la solution : le passé-présent ? Oui, vivre avec lui, non contre lui. Mais alors, comment accepter de vivre dans l’erreur, car, ce que nous appelons parfois passé n’est autre qu’erreur, et alors, le passé-présent dans l’erreur, ce n’est pas possible, non, vraiment, oublions.

« J’imagine l’émotion de deux êtres qui se revoient après des années. Jadis, ils se sont fréquentés et pensent donc être liés par la même expérience, par les mêmes souvenirs. Les mêmes souvenirs ? C’est là que le malentendu commence : ils n’ont pas les mêmes souvenirs ; tous deux gardent de leurs rencontres deux ou trois petites situations, mais chacun a les siennes ; leurs souvenirs ne se ressemblent pas ; ne se recoupent pas ; et même quantitativement, ils ne sont pas comparables : l’un se souvient de l’autre plus que celui-ci ne se souvient de lui ; d’abord parce que la capacité de mémoire diffère d’un individu à un autre (ce qui serait encore une explication acceptable pour chacun d’eux) mais aussi (et cela est plus pénible à admettre), parce qu’ils n’ont pas, l’un pour l’autre, la même importance. »

Et bien non, désolé, je ne me souviens vraiment plus : est-ce que j’ai déjà même eu un oiseau ? Et si je te parlais de Paris ? Ne te vexe pas, je veux juste partager avec toi ces choses grâce auxquelles mon âme est devenue plus grande, plus belle — je crois —, les choses qui font, qu’aujourd’hui, je me trouve en face de toi pour te parler, pour te raconter. S’il te plaît, ne parle pas de notre passé — nous en avons tant parlé, déjà —, laisse-moi te dire ce que j’ai vu et que tu ne connais pas, et allons ensemble, toi et moi, vers la création d’autres souvenirs.

« Être prêt à donner sa vie pour son pays : toutes les nations ont connu cette tentation du sacrifice. Les adversaires des Tchèques, d’ailleurs, la connaissent aussi ; les Allemands, les Russes. Mais se sont de grands peuples. Leur patriotisme est différent : ils sont exaltés par leur gloire, leur importance, leur mission universelle. Les Tchèques aimaient leur patrie non parce qu’elle était glorieuse mais parce qu’elle était inconnue ; non parce qu’elle était grande mais parce qu’elle était petite et sans cesse en péril. »

Image générale d’un pays et de ses habitants qui ne m’ont jamais parlé de leur pays en tant que patrie. Jamais, même une fierté, jamais nous les grands, jamais, façon allemande envers les Grecs de, et oh, tu as vu l’argent qu’on leur a filé, ils doivent payer. Non, jamais. Et Milan Kundera l’écrit si bien.
Les couleurs de Prague, un hiver.

“Demain matin, il verra N. Comment a-t-il vécu tout ce temps pendant lequel ils ne se sont pas vus ? Qu’a-t-il pensé de l’occupation russe du pays ? Et comment a-t-il vécu la fin du communisme auquel il croyait jadis, sincèrement, honnêtement ? Comment sa formation marxiste s’accommode-t-elle du retour du capitalisme applaudi par toute la planète ? Se révolte-t-il ? Ou a-t-il abandonné ses convictions ? Et s’il les a abandonnées, est-ce pour lui un drame ? Et comment les autres se comportent-ils envers lui ? Il entend la voix de sa belle-sœur qui aurait certainement voulu, chasseuse de coupables, le voir menottes aux poignets devant un tribunal. N. n’a-t-il pas besoin que Josef lui dise que l’amitié existe en dépit de toutes les contorsions de l’Histoire ?”

L’erreur se trouve-t-elle dans la recherche de coupables ? La recherche de coupables comme vengeance, surtout ? Pour certains, c’est à cause des noirs. Pour d’autres, c’est à cause des riches. Pour d’autres encore, c’est à cause des pauvres. On s’aveugle en désignant l’autre comme le responsable de sa vie minable. On s’aveugle, on ne regarde pas, on ne veut pas voir que les responsables, c’est nous tous. Et donc, en partie, soi-même.

D’où l’importance du pardon qui ne vient pas d’en haut, de je ne sais quel dieu. Le pardon de son voisin. Le pardon, plus que tout, de son ami.

« De bonne humeur, le chien aboyait et Josef se dit : les gens quittent aujourd’hui le communisme non parce que leur pensée a changé, subi un choc, mais parce que le communisme ne procure plus l’occasion ni de se montrer non-conformiste, ni d’obéir, ni de punir les méchants, ni d’être utile, ni d’avancer avec les jeunes, ni d’avoir autour de soi une grande famille. La conviction communiste ne répond plus à aucun besoin. »

Et pourtant.