Pourquoi la vraie lecture n’a aucune chance

by Maxence

Un vrai lecteur de romans, c’est un adulte qui lit, disons, deux ou trois heures chaque soir, et cela, trois ou quatre fois dans la semaine. Au bout de deux à trois semaines, il a terminé son livre. Un vrai lecteur n’est pas le genre de personne qui lit de temps en temps, par tranches d’une demi-heure, puis met son livre de côté pour y revenir huit jours plus tard sur la plage. Quand ils lisent, les vrais lecteurs ne se laissent pas distraire par autre chose. Ils mettent les enfants au lit, et ils se mettent à lire. Ils ne tombent pas dans le piège de la télévision, et ils ne s’arrêtent pas toutes les cinq minutes pour faire des achats sur le Net ou parler au téléphone. Mais c’est indiscutable, le nombre de ces gens qui prennent la lecture au sérieux baisse très rapidement. En Amérique, en tous cas, c’est certain.

Les causes de cette désaffection ne se limitent pas à la multitude de distractions de la vie d’aujourd’hui. On est obligé de reconnaître l’immense succès des écrans de toutes sortes. La lecture, sérieuse ou frivole, n’a pas l’ombre d’une chance en face des écrans: d’abord l’écran de cinéma, puis l’écran de télévision, et aujourd’hui l’écran d’ordinateur, qui prolifère : un dans la poche, un sur le bureau, un dans la main, et bientôt, on s’en fera greffer un entre les deux yeux. Pourquoi la vraie lecture n’a-t-elle aucune chance ? Parce que la gratification que reçoit l’individu qui regarde un écran est bien plus immédiate, plus palpable et terriblement prenante. Hélas, l’écran ne se contente pas d’être extraordinairement utile, il est aussi très amusant. Et que pourrions-nous trouver de mieux que de nous amuser ?

Philip Roth (ici)