Banjo

by Maxence

“C’était l’après-midi. Banjo avait marché jusqu’au bout de la jetée et s’en retournait vers la Joliette. (…) il s’arrêta net à la vue de plusieurs corps noirs qui dégringolaient du fond d’un des nombreux wagons de marchandises sur le quai. Banjo connaissait ce genre de caisses. Il avait circulé en clandestin dans bien des trains, en Amérique, mais n’avait jamais rencontré de wagon qui ait une trappe dans le plancher. Ces Noirs-là avaient-ils fait eux-mêmes cette ouverture ? Il descendit sur le quai pour s’en assurer.
— (…) Ce que je voudrais savoir, c’est si c’est vous autres qui avez fait ce trou au fond de ce wagon. J’ai jamais vu de trou dans le plancher d’un fourgon et j’ai pas mal roulé dans les trains de chez nous, aux States.
— Peut-être pas. Y a ici des choses qui sont pas comme par là-bas, et y a des choses là-bas qui sont pas comme ici. Moi, ce wagon avec un trou dans le fond, il me botte tout à fait.”

Marseille, fin des années 20 — et la Fosse, ce quartier réservé, grouille de marins, grouille de putes et de macros, de noirs et de blancs, de jaunes et de rouges. Les bars sont pleins, la police, comme aujourd’hui, est corrompue — par le racisme et/ou par l’argent. Banjo se promène avec sa bande. Le groupe vit au jour le jour, tapant les touristes ou quelques gonzesses qui accostent au port. Grâce à Banjo, ils se partagent aussi le fruit de la musique : non seulement le bonheur qu’elle procure, mais aussi l’argent récolté quand il joue dans les bars. Une vie beat. Un livre beat.

“Banjo caressa son instrument :
— Je m’en sépare jamais, mec. C’est plus qu’une poule, c’est plus qu’un copain, c’est moi tout entier.
— Tu peux pas crever de faim, par ici, si tu sais jouer un tant soit peu, dit Ginger de sa voix trainante. Tu peux ramasser assez de sous pour toi et encore assez pour nous payer un kilo de rouge, de qui se rincer le sifflet, quand le blé se fait rare sur les quais, simplement en jouant dans les bars de la Joliette et du centre, autour de la place où on fait la manche.”

C’est ainsi que… bien avant Sean Paul, les gars de la bande ont fait bouger Marseille avec Shake that thing, de Papa Charlie Jackson.

“Taloufa soutenait que la propagande du Retour à l’Afrique avait fait des merveilles en Afrique même. Il dit à Ray qu’en Afrique occidentale, les indigènes avaient organisé des réunions pour discuter de leur avenir et que, dans les ports, ils n’étaient plus dociles mais s’agitaient, se groupaient dans l’attente du Libérateur noir. A tel point que les gouvernements coloniaux s’étaient inquiétés et avaient interdit toute propagande, en particulier le journal The Negro World, l’organe du mouvement du Retour à l’Afrique.”

Claude McKay, l’auteur de ce livre, avec Banjo et Ray (une amitié afro-américaine) — et ici, Taloufa —,  introduit le Retour à l’Afrique. Aujourd’hui, on attend encore le grand Retour. Peu sont revenus, beaucoup partent encore — joug d’une autre forme d’esclavage.

“— Le libérateur noir est loin d’être libéré de la prison où l’ont mis les blancs, dit Ray.”

Et puis, cette oeuvre beat — ante-beat ? pre-beat !? — parle de littérature. La question, aujourd’hui, se pose encore. Pour qui écrivent les auteurs noirs ?

“— Mais, puisque tu es noir, ne serait-ce pas une bonne chose pour la race, si les meilleurs des Noirs appréciaient ce que tu écris ?
— Les meilleurs des noirs ne sont pas les gens du monde. Je n’écris pas pour ces derniers, ni pour les Noirs qui refusent de manger des côtes de porc, ni pour les amis puritains des gens de couleur, ni pour les négrophobes, ni pour les négrophiles. J’écris pour ceux qui sont capables d’apprécier une histoire authentique, d’où qu’elle vienne.”

Une histoire dont voici un passage :

“”— (…) Bien sûr, y a des maisons qui sont que des pièges et cette police vaut pas mieux qu’une bande coupeurs de gorges. Mais c’est les hommes qui rendent tout ce bizness si brutal. J’en sais plus que toi sur ce chapitre, parce que moi je suis descendu plus bas que toi dans cette rigolade. Et tu sais rien de tout ce qu’un salaud qui porte un pantalon est capable de faire, depuis discutailler une fois le marché conclu jusqu’à foutre le camp sans payer. C’est pour ça que les femmes portent un pistolet sous le bras et ont des macs pour les protéger. Tu dois pas oublier que leur boulot c’est pas de l’amusement, c’est les travaux forcés.”

Ray n’avait rien à répliquer. Il sentait que la sexualité comportait un élément de cruauté fondamentale, qui, étant étranger à sa nature, lui demeurait, en quelque sorte, incompréhensible. Et que, plus l’homme avançait vers la civilisation, plus la sexualité était cruelle. Il lui semblait parfois qu’une véritable guerre se déroulait entre la civilisation et le sexe. Et il lui semblait aussi que les Noirs placés sous l’emprise de la civilisation se trouvaient coincés, sans défense, entre ces deux forces. C’était une idée répandue chez les Blancs que les Noirs étaient hypersexués. Il l’avait entendu dire crûment par les Blancs sans éducation et il en avait discuté franchement avec des Blancs intelligents. Il l’avait également lu dans des ouvrages consacrés aux Noirs écrits pas des Blancs.

Pourtant, d’après son expérience et son observation de la vie sexuelle noire, dans sa simplicité aux Antilles et, sous des formes plus compliquées, dans les villes d’Europe et d’Amérique, il n’avait jamais eu l’impression que les Noirs étaient hypersexués au point de choquer. Et il était particulièrement sensible à ces subtilités. Il en avait déduit que les Blancs souffraient de complexes sexuels dont les Noirs étaient exempts. Les Noirs étaient plus libres et plus directs dans l’expression de leur désir et, comme les blanc en général ne l’était pas, ils attribuaient aux Noirs une hyperactivité sexuelle. L’attitude des Noirs vis-à-vis de la sexualité était aussi éloignée de l’hypocrisie anglo-saxonne que de l’exhibitionnisme polisson de l’Europe continentale.

Même parmi les prolétaires les plus frustres, Ray n’avait jamais noté, dans la bouche des Noirs, ces expressions de méchanceté vicieuse à l’égard de la sexualité qu’il entendait en général chez les ouvriers blancs. On aurait dit que le Blanc considérait la sexualité comme malpropre et source de tracas, tandis que le Noir l’acceptait avec une joie primitive. Et peut-être cette grande différence d’attitude était-elle la cause inconsciente et fondamentale de l’antagonisme entre les Blancs et les Noirs que la civilisation avait réunis.”

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Pour comprendre, peut-être, l’aspect beat du livre :