Inassouvies, nos vies

by Maxence

Nos vies, incertaines, cheminent. Betty, elle, vit par procuration ; de sa fenêtre, elle en transperce d’autres, celles de ses voisins, de l’autre côté de sa rue. Elle cherche. Elle s’interroge.

Qu’est-ce qui différencie ou caractérise ces cubes, ces carrés, ces rectangles, ces losanges, ces cavités, toutes ces innombrables fantaisies architecturales réunies sous le vocable habitations ? En dehors de leur forme, qu’est-ce qui en fait des demeures et non des sépultures ? Que s’y passe-t-il de si fort, de si réel, de si dynamique, de si tangible, qui ne puisse avoir lieu au cimetière et qui justifie qu’on appelle ces endroits des lieux de vie ? Vivre, ça couvre quelle superficie ? Quel sens donne-t-on à ce verbe, au point de lui réserver des lieux ? Ne vit-on pas également lorsqu’on se promène en forêt, en traversant la rue ou en bandant ses muscles pour propulser sa barque sur un bras de mer lascif ? Les bureaux et les usines seraient-ils des lieux de morts ?

Les maisons nous dévorent, et trop souvent il n’y a personne dedans pour nous chérir, alors, alors, on domestique des animaux, qu’on soit jeune, vieux, ou d’âge moyen.

Les animaux ne mesurent pas la chance qu’ils ont, mais ils ignorent également l’étendue des misères qui leur viennent de là. Bien souvent, il leur est donné le privilège de jouir d’une attention qu’on aurait souhaité offrir à d’autres. Mais que ne leur demande-t-on en échange ? Mon chat, mon lapin, mon chéri ! Ma poule, ma biquette, ma chérie ! Inassouvi, notre besoin d’aimer et d’être aimé. Quand le rendez-vous est manqué, quand l’espoir s’est brisé, sans la vitale réciprocité affective, on dérive, on échoue seul au fond d’une crique. On voudrait pourtant se donner, mais à qui ? Certains se résignent. D’autres espèrent encore. Pourquoi pas ?

Des alternatives aux animaux, il y en a — les textos, les je-suis-sur-WhatsApp et autres on-se-fait-un-Skype. Fatou Diome fait parler Betty de ces technologies, un air de déjà vu peut-être, mais qui rassure toutefois la critique technophobe.

Texto : Si je ne t’appelle pas demain, je te ferai un mail. Bises, à plus. Se voir, c’est toujours plus tard. Ces baisers sur écran, on les voudrait tellement sur la joue. Tout le monde est presque là, mais personne n’est là. La présence se devine plus qu’elle ne s’éprouve. Nous sommes devant des vallées asséchées, où seuls des fossiles nous font imaginer qu’il y coulait autrefois une belle mer bleue. Plus les écrans rétrécissent, plus les distances qui nous séparent s’élargissent.

Betty n’a pas eu peur des écrans. Félicité, la mamie d’en face, avec qui elle est maintenant amie, n’en a d’ailleurs pas, si ce n’est peut-être une télévision. Elle lui rend visite à la maison de retraite. Au diable les écrans, elle, son truc, ce sont les horizons.

Lorsque l’aide-soignante sombrait dans l’abîme des questions sans réponses, elle [Félicité] arguait de son expérience pour lui redonner confiance dans l’avenir, cet avenir auquel elle-même avait, secrètement, renoncé de croire. Lorsqu’elle s’exclamait : Mais, ma petite, vous avez tout l’avenir devant vous ! L’aide-soignante se réchauffait à son rire et lisait dans ses rides autant de sillages possibles. Où va la barque ? Nul ne sait. L’essentiel est de ramer, de persévérer, même à travers la tempête. Non, tout n’était pas perdu. A quatre-vingt-quatre ans, cette dame croit encore à la vie, alors pourquoi pas moi ? songeait l’aide-soignante. De la vie, Félicité n’attendait plus rien, mais ça, elle le taisait. Un guide n’avoue pas qu’il a perdu son chemin : de son assurance, même feinte, dépend le moral de sa troupe. Chut ! On avance ! Tant qu’il a l’horizon, on ne peut qu’avancer.

Inassouvie, la vie, puisqu’elle a toujours besoin d’un horizon.